L'impact d'internet et des réseaux sociaux sur la responsabilité individuelle

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Internet anonyme : une bonne idée ?

“Internet sera ce que tu en feras.”

C’est la punchline de 2025 Ex-machina, un serious game créé en 2010 par un comité scientifique composé de 17 personnes dans le cadre d’un "programme national de sensibilisation aux risques et enjeux de l’Internet".

Le principe ? En 2025, les internautes voient toutes leurs données divulguées au grand public. Personne n’est à l’abri. Heureusement, une solution a été trouvée : les “Net-Détective” sont des justicier·ère·s qui peuvent remonter le temps pour aider les internautes à maîtriser leur identité et leurs propos sur internet. En tant que joueur·euse, nous incarnons un·e de ces Net-Détectives.

2025, Ex-Machina

Les créateur·trice·s sont parti·e·s du constat que malgré leurs bonnes connaissances techniques d’internet, les adolescent·e·s n’ont pas forcément conscience des conséquences et de la dimension citoyenne qu’impliquent leurs publications. Leur but : aider les 12-17 ans à avoir un regard critique sur Internet autour de 4 thématiques :

  • La responsabilité et de l’impact de leurs actions sur le web
  • La dimension temporelle du web
  • Le rapport entre vie privée et vie publique
  • La responsabilité individuelle et collective

En venait en aide à Fred, Anaïs, Hugo et Morgane, nous retrouvons systématiquement la question de la publication sur internet.

 

 

Publier sur internet, cela semble anodin.

Tellement anodin qu’on en oublie les règles et les conséquences.

En 2012, la vidéo d’Amanda Todd fait sensation sur les réseaux sociaux. Avant de mettre fin à ses jours, elle poste une vidéo qui explique son acte par le harcèlement qu’elle subit sur les réseaux sociaux et via internet. Et elle est loin d’être la première ! Le plus souvent des filles, mais des garçons sont aussi victimes de commentaires abjectes.

Le harcèlement en ligne est facile et in-interrompable. Ainsi, les harceleur·euse·s à l'école peuvent se transformer en cyber-harceleur·euse·s une fois rentré·e·s à la maison.

Comment ce qui devrait être une source de communication bénéfique et de partage l’informations peut-il devenir un recueil de méchancetés ?
Non, pire ! Comment peut-on arriver à un point où harceler, insulter et menacer les autres est devenu un véritable loisir ?

 

La reponsabilité sur internet

Une question floue

Avec le développement d’internet, des blogs et forums et des réseaux sociaux, une question se pose : celle de la responsabilité. Qui est responsable du contenu posté ? Est-ce l’hébergeur ? L’auteur·e ? L’éditeur·trice ? Cette zone est floue, surtout pour les internautes lambda qui pourraient se poser la question. Alors imaginez pour ceux·celles qui ne se posent pas la question !

Twitter se trouve régulièrement au coeur du sujet. Entre les propos racistes envers Mme Christiane Taubira, les propos homophobes lors des manifestations du Mariage pour Tous, les menaces sexistes lors du GamerGate (à l'encontre de Zoë Quinn, Anita Sarkeesian ou encore Brianna Wu)… Les internautes, par le biais de pseudos et de hashtags, s’insurgent.


"Et voilà venu le moment de la nuit où je dois appeler la Police." / "@spacekatgal J'ai un K-Bar [un couteau, N.D.L.R.] et j'arrive chez toi pour te raser ton horrible chatte de féministe"

Et au nom des libertés individuelles et du respect de la vie privée, il est parfois bien difficile de retrouver les personnes qui appellent au suicide, à la violence, à la haine ou qui menacent. Alors que dans la vie réelle, de tels propos seraient immédiatement réprimés, voir punis.

 

Twitter contre les propos homophobes

Cependant, en janvier 2015, Twitter condamne pour la première fois des internautes pour propos homophobes et diffamatoires. 3 jeunes hommes auraient écopé d’une amende entre 300 et 500€. Yohann Roszéwitch, président de l’association SOS Homophobie, remercie l’oiseau bleu pour sa réactivité et les internautes pour leurs tweets #VivelAdoptionPourTous et #LesHomophobesDoiventSeFaireSoigner. Il conclut cette affaire par un espoir de plus de justice et de prise de conscience :

“Espérons que cela va susciter une prise de conscience chez les auteurs de tels propos, souvent des jeunes qui, sous le couvert de l'anonymat et par provocation, relaient ces messages sans se rendre compte de ce qu'ils font”.

- Yohann Roszéwitch, sur son blog

 

La liberté d'expression contre l'anonymat

Bruno HENOCQUE est maître de conférences en Sciences de l'Information et de la Communication Normandie Université à l’université de Havre. Il a publié plusieurs livres, notamment “Réseaux sociaux, responsabilité juridique et éducation aux médias”, dont la problématique majeure est celle de l’équilibre entre les principes de liberté sur internet et la protection des données personnelles et l'anonymat. Dans ce livre, il explique en quoi il est difficile de trouver le bon dosage.

Pour prendre un exemple parfait, nous pouvons nous pencher sur la loi sur le renseignement votée en été 2015 suite aux attentats à Charlie Hebdo. Cette loi a scandalisé une bonne partie du net français ainsi que de grandes structures influentes dans le milieu, comme la Quadrature du Net. Elle vise à pouvoir mettre sous écoute sans autorisation du juge au préalable des personnes qui seraient susceptibles de nuire à la sécurité de l’Etat. En théorie, cela semble une bonne chose puisque cela devrait permettre de repérer d’éventuels terroristes ou menaces et d’y mettre fin le plus vite possible. Cependant, Tristan Nitot, fondateur et président de l'association Mozilla Europe a accordé une interview à France Info dans laquelle il dit :

“Le gouvernement a plusieurs arguments sur le thème "ne craignez rien braves gens, vous pouvez dormir tranquilles" : il avance, par exemple, que les données collectées sont anonymes, et ce sont des métadonnées, c’est-à-dire qu’on n’écoute pas vos conversations, on ne lit pas vos textos, on n’ouvre pas vos mails. Mais on peut très facilement recouper ces métadonnées pour déterminer ce que vous êtes en train de faire.”

- Tristan Nitot, interview accordée à France Info

Il souhaite par là tirer la sonnette d’alarme sur le fait que le gouvernement pourrait savoir avec précision ce que les internautes pensent, font, mangent, etc. Et si quelqu’un sait ce que je mange, pourquoi n’augmenterait-il pas son prix ? Si quelqu’un sait à quelle heure je me lève, pourquoi ne se débrouillerait-il pas pour que j’écoute toujours les mêmes informations à mon réveil pour que je sois dans un certain état d’esprit ? Ou encore, pourquoi ne ferait-il pas en sorte que mes idées politiques soient influencées lorsque je vais sur twitter ?

On pourrait penser à de la paranoïa… Mais après tout, de nombreuses études se sont penchées sur la question. Quand une étude publiée dans Comptes rendus de l'Académie nationale des sciences, une revue scientifique américaine, révèle que plus de 650 000 personnes ont été l’objet d’une expérience de Facebook qui consistait à tester la “contagion émotionnelle” en choisissant scupuleusement les informations qui ressortaient sur leur fil d’actualité… Il semble normal que les internautes soient inquiet·ête·s quant à leurs informations et n’aient pas totalement confiance en internet.

 

L'envie d'être invisible

A ce jour, les astuces pour préserver son anonymat sur le net ont la côte : entre les vpn ou Tor pour brouiller les pistes, la visio-conférence ou Snapchat pour éviter de garder des traces, les internautes souhaitent de plus en plus cacher leurs données aux grands groupes et au gouvernement.

Bien que compréhensible, cet anonymat ne pourrait-il pas conduire à des débordements de comportement nuisant à la vie en communauté ? (Parce que oui, internet est une grande communauté !).

Il semblerait que sous couvert d’anonymat, n’importe qui peut dire n’importe quoi. L’anonymat entraine la déresponsabilisation des propos. Poster quelque chose sur internet, ce n’est pas compliqué et personne ne sait qui l’a posté. Sur des forums, tels que Reddit ou 4chan, de nombreux commentaires y sont hargneux et méchants. Toutes les personnes qui ne rentrent pas dans la norme y passent, il suffit qu’elles soient faibles ou non en mesure de se défendre. Ou en sous-nombre.

“A plusieurs, on est plus forts.”

C’est totalement vrai. Être plusieurs à dire du mal d’une personne conforte dans l’idée qu’on fait la bonne chose (“ben oui, puisqu’il y a d’autres personnes qui le font !”). Certain·e·s ne se rendent même pas compte de leur propos, d'autres mettent cela sur le dos de l'humour. Ainsi, par le biais des “trolls”, on clame que les gens qui ne rigolent pas aux propos blessants n'ont "pas d'humour". Cependant, l’humour, ça peut blesser. La liberté de chacun·e s’arrête où commence celle des autres. Prendre à parti quelqu’un·e pour le·a rabaisser n’a jamais aidé à être plus heureux·se. Peut-être temporairement… Mais les personnes qui réalisent qu’elles ont été cruelles avec certaines personnes le regrettent bien souvent, comme le montrent de nombreux témoignages, parfois anonymes :

“Je ne sais pas si je veux son pardon. Je ne pense pas que je le mérite. J'ai fait de la vie de quelqu'un un enfer. Si le karma ne m'a pas encore frappé, je pense que j'aurai ce que je mérite plus tard. Son nom entraîne toujours chez moi un sentiment de culpabilité, et quand j'y pense, je deviens vraiment déprimée. Je ne dirais que ça a changé mon existence mais ça a certainement changé ma personnalité. J'espère seulement que sa vie d'adulte sera bien meilleure que son enfance.”

- Anonyme

 

L'auto-gérance serait-elle la solution ?

Internet ou vie physique, la violence et la méchanceté sont le même combat.

Les réseaux sociaux nous font simplement oublier que nous avons en face de nous un être humain avec des sentiments et que n’importe qui que l’on aime pourrait être victime de cruauté. On a bien essayé de mettre des solutions en place, comme un plan contre le cyberharcèlement lancé par le gouvernement, ou encore de faire de la censure sur les réseaux sociaux… Il semble très compliqué de refréner les commentaires hargneux de personnes haineuses. A l’origine, internet permettait de partager des choses merveilleuses. Mais l’envie de faire souffrir les autres, de les rabaisser a bien trouvé sa place au coeur d’internet.

Heureusement, il reste encore beaucoup de gens et d’organismes qui sont là pour veiller au bien-être de tout le monde et pour signaler les comportements abusifs. Finalement, comme tout dans le monde, internet s’auto-régule, avec des personnes qui détruisent et d’autres qui créent. La police du net, en fin de compte, c’est chacun·e d’entre nous : veiller à ce qu’internet ne deviennent pas (encore plus) l’anarchie des propos semble être un bel objectif pour que l’on puisse tou·te·s continuer à utiliser le web sans craindre d’être blessé·e et pour qu’internet puisse continuer à être un outil formidable !

 

 

 

Sources :